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Paroles de Monnaie – Le Tikatsou –

 Bienvenue sur notre rubrique « Paroles de Monnaie » !

Dans cette série d’articles, nous mettons en valeur les autres Monnaies Locales Complémentaires et Citoyennes. Chaque article sera une invitation à la découverte des projets citoyens portés sur un territoire et à vous donner l’envie lorsque que vous visiterez leur territoire d’utiliser leur monnaie locale.

Les articles « Paroles de Monnaie » sont réalisés à partir d’interview que vous pouvez aussi écouter lors de vos prochaines balades.

Alors bonne découverte !

À Saint-Paul, sur l’île de La Réunion, Léa coordonne l’association  Nout Moné et le déploiement du TiKatsou, seule monnaie locale aujourd’hui en circulation dans les Outre‑mer. Billets inspirés du volcan, bureaux d’échange itinérants, usage encore largement papier : elle raconte comment cette monnaie créole veut soutenir l’agriculture, renforcer la résilience du territoire… et faire avancer l’économie locale, ti pa ti pa narrivé !.
Bonne lecture, bonne écoute, et laissez-vous inspirer !

LE Tikatsou

La monnaie locale et citoyenne réunionnaise

Découvrez le podcast de la rencontre avec le Tikatsou

Peux-tu nous dire où tu te trouves et quelle est la météo du jour ?

Je me trouve dans les locaux de l’association Nout Moné, dans la ville de Saint‑Paul, à La Réunion. On est donc dans l’hémisphère sud.
Côté météo du jour… le ciel est un peu chargé, mais pas seulement à cause des nuages : aujourd’hui, c’est le jour de notre Assemblée Générale. On accueille nos bénévoles ce soir, donc l’ambiance est à la fois dense et très vivante. Et ici, comme on entre dans l’hiver austral, les températures redescendent : c’est plutôt doux.

Peux-tu te décrire et nous dire le rôle que tu as dans ta monnaie locale ?

Je suis Léa, coordinatrice de l’association Nout Moné, qui porte la monnaie locale réunionnaise. Nous sommes deux salariés : un animateur territorial et moi-même, coordinatrice. Mon rôle, c’est d’assurer le déploiement opérationnel de la monnaie locale sur le territoire.
Pour la petite histoire personnelle : je viens de Sète dans l’Hérault— une presqu’île. Ici on dit que j’ai “sauté la mer” : je suis passée d’une presqu’île à une île, au milieu de l’océan Indien.
Dernier petit point important : en Hexagone, les monnaies locales sont nombreuses. Dans les Outre‑mer, en revanche, Tikatsou est aujourd’hui la seule monnaie locale en circulation. Cela nous amène aussi à être sollicités pour partager notre expérience avec d’autres territoires (Guyane, Guadeloupe, Martinique, Mayotte…).

Quel est le nom de la monnaie et d’où vient-il ?

Notre monnaie s’appelle le TiKatsou (T‑I‑K‑A‑T‑S‑O‑U). C’est un mot créole qui signifie “les petits sous”.
Ce nom a une forte valeur sentimentale : le “TiKatsou”, c’est ce que les gramounes (les grands‑parents) donnaient aux enfants pour aller faire des courses, s’acheter une petite chose. Ça raconte à la fois la monnaie et un lien affectif avec “la Réunion d’antan”.

Peux-tu décrire ta monnaie ?

Le Tikatsou existe en billets de 1, 2, 5, 10, 20 et 50.
Ce qui compte beaucoup ici, c’est le visuel : les billets ont été créés par un collectif mêlant artistes, enseignants, retraités, agriculteurs… L’idée était de représenter plusieurs facettes de l’île.
Quelques exemples :

  • le billet de 1 met en avant  le volcan (avec des dessins inspirés d’ateliers réalisés avec des écoliers) ;
  • le billet de 2 célèbre le Maloya, musique traditionnelle ;
  • le billet de 20 présente une carte issue des archives départementales.
  • le billet de 50 représente l’agriculture.

Une petite anecdote : après une forte éruption volcanique à partir de janvier 2026, beaucoup de personnes ont demandé le billet de 1… comme souvenir. On voit bien que le TiKatsou n’est pas seulement un outil technique : il a aussi une dimension culturelle et émotionnelle.

Comment fonctionne ta monnaie locale et qui peut l’utiliser ?

Le Tikatsou fonctionne de deux façons avec les billets comme expliqué précédemment et aussi avec une application numérique.
Le Tikatou est en structuration depuis plusieurs mois, et son inauguration officielle a eu lieu le 21 avril 2026.
Et en ce début de mois de juin nous sommes déjà :

  • plus de 120 adhérents particuliers,
  • une vingtaine d’adhérents professionnels,
  • 3 collectivités adhérentes : le Territoire de l’Ouest (intercommunalité), la Ville de Saint‑Paul et la Ville de La Possession.

Qui peut l’utiliser ?
Tous les citoyens adhérents de l’association.
Côté professionnels, nous nous appuyons sur une charte de valeurs. Nous ciblons surtout les commerces de proximité, les artisans, et en priorité l’agriculture paysanne. Mais la monnaie est aussi utilisée pour des services de proximité (coiffeur, garde d’enfants…).
Avec les collectivités, certains services peuvent être réglés en Tikatsou, comme la piscine municipale ou la médiathèque.

Alors plutôt papier ou numérique ? Les deux ! Aujourd’hui, les usages sont plutôt 70% papier / 30% numérique. Les raisons sont simples : les billets sont jugés beaux, les personnes âgées demandent du papier, et certaines zones ont des enjeux de connectivité.

Quelle est l’implantation géographique de ta monnaie locale ?

Nous avons démarré dans l’Ouest de La Réunion, notamment parce qu’il y a un soutien du Territoire de l’Ouest. C’est un territoire très construit, avec un littoral souvent touristique, mais aussi des “Hauts” plus agricoles.
La géographie réunionnaise impose de s’adapter : l’île est volcanique, avec beaucoup de dénivelés. Le centre (cirques + volcan) est peu habité, et la population se concentre sur le littoral.
Pour changer la monnaie accessible, nous avons :

  • Un lieu fixe à Saint‑Paul, et des bureaux d’échange itinérants : on se déplace en voiture avec du matériel pour aller au plus près des habitants.
  • Nous essayons de créer une récurrence : premier mercredi du mois : même lieu fixe (dans une ressourcerie), deuxièmes samedis du mois : présence sur des marchés forains,
  • Des interventions ponctuelles lors d’événements.

En termes de zones, on observe que le papier fonctionne partout. Le numérique est plus présent sur le littoral, mais dépend aussi de la qualité du réseau (par exemple chez certains agriculteurs du Sud).

Quels sont les projets passés, en cours et à venir ?

Le Tikatsou vient d’un chemin collectif : à l’origine, des militants se retrouvent dans un espace de réflexion appelé Université Marron, puis un collectif “Noutoutékolo”, avant la création de l’association Nout Moné.
Parmi les étapes majeures :

  • études, structuration, construction du collectif,
  • création des billets et de l’application,
  • mise en place d’une gouvernance (bureau exécutif de 6 bénévoles),
  • arrivée de l’équipe salariée début 2026.

Le 21 avril 2026, lancement “en grande pompe” avec un premier marché Tikatsou, des professionnel.le.s vendant pour la première fois en monnaie locale, et en présence de Benoît Hamon (président de l’association ESS France).
Pour nos projets à venir nous en avons plein la tête :

  • Déploiement territorial : objectif à terme d’avoir un animateur par zone (Nord, Sud, Est).
  • Renforcer la présence dans les Hauts et villages reculés.
  • Projet concret avec la ville de Trois‑Bassins autour d’une sécurité sociale alimentaire (avec l’association Asso Péi ).
  • Et des idées plus “folles” : des éditions spéciales de billets, thématique marine, voire piraterie autour du pirate La Buse, figure locale.

Enfin, il y a une perspective inter‑territoires : contribuer, avec le mouvement SOL, à accompagner l’émergence de monnaies locales dans d’autres territoires ultramarins.

Quels défis et perspectives pour le tikatsou?

Nos objectifs 2026 sont clairs : atteindre 150 utilisateurs particuliers et 50 professionnels.
Mais au-delà des chiffres, les défis principaux sont :

  • Acculturer : faire comprendre à quoi sert une monnaie locale et comment elle renforce le territoire.
  • Lutter contre le réflexe importations / achat en ligne, très présent sur une île.
  • Réduire certaines dépendances structurelles : même le TiKatsou n’échappe pas à la réalité matérielle, par exemple l’impression des billets sécurisés a dû être faite dans l’hexagone, faute d’infrastructure locale adaptée.

La perspective de fond : soutenir la production locale, viser au moins une autonomie alimentaire, et renforcer la résilience de La Réunion face aux crises.

As-tu un message à partager ?

Oui : s’intéresser à l’impact réel des monnaies locales. On les réduit parfois à quelque chose de “sympathique”, mais quand on regarde les études et les effets concrets, on voit le potentiel.

Pour moi, c’est d’abord un outil de développement économique. Et en même temps, selon les profils, on y voit aussi un outil éducatif, citoyen, culturel. Dans notre bureau, par exemple, certains mettent en avant l’éducation populaire, d’autres le soutien à la culture réunionnaise… Ce pluralisme fait notre force.

Et pour conclure avec un mot d’ici : “Ti pa Ti pa Narrivé”. Petit pas par petit pas, on y arrive.