PAROLES DE MONNAIES ?
Bienvenue sur notre rubrique « Paroles de Monnaie » !
Dans cette série d’articles, nous mettons en valeur les autres Monnaies Locales Complémentaires et Citoyennes. Chaque article sera une invitation à la découverte des projets citoyens portés sur un territoire et à vous donner l’envie lorsque que vous visiterez leur territoire d’utiliser leur monnaie locale.
Les articles « Paroles de Monnaie » sont réalisés à partir d’interview que vous pouvez aussi écouter lors de vos prochaines balades.
Alors bonne découverte !
Plongeons dans le Périgord, à la rencontre de Jean-Paul, bénévole et cofondateur d’une monnaie locale pas comme les autres. Au fil d’un échange téléphonique, il nous livre un témoignage vibrant sur le fonctionnement et l’évolution de cette monnaie citoyenne, unique en son genre. Son récit éclaire les enjeux, les succès et les défis d’une initiative ancrée dans un vaste territoire rural, tout en ouvrant des perspectives pour l’avenir.
Bonne lecture, bonne écoute, et laissez-vous inspirer !
Le Trefle
La monnaie locale et citoyenne périgourdine
Peux-tu nous dire où tu te trouves et quelle est la météo du jour ?
Je me trouve chez moi, à Rouffignac, en Dordogne. Et la météo est très agréable : il fait beau, c’est ensoleillé, doux, presque un printemps avant l’heure. Ici, on a souvent cette sensation en fin d’hiver, avec une lumière et une douceur qui donnent envie de se mettre en mouvement.
Peux-tu te décrire et nous dire le rôle que tu as dans ta monnaie locale ?
Je m’appelle Jean-Paul Quentin, j’ai un peu plus de 60 ans. Je suis le fondateur, avec d’autres personnes, de la monnaie locale le Trèfle, mais je suis surtout son principal architecte. C’est moi qui ai conçu la solution informatique qui permet à la monnaie de fonctionner.
Je précise que je ne suis pas informaticien de formation : je suis un autodidacte. En revanche, cela fait longtemps que je milite pour les logiciels libres, l’open source et une forme de numérique citoyen, c’est-à-dire un numérique maîtrisé par ses usagers. J’avais déjà eu une expérience dans les SEL dans les années 1990, et cette culture m’a beaucoup servi au moment d’imaginer le Trèfle.
Découvrez le podcast de la rencontre avec LE Trefle
Quel est le nom de la monnaie et d’où vient-il ?
Notre monnaie s’appelle le Trèfle. Comme souvent, le choix du nom a fait l’objet de discussions. Si ce nom a été retenu, c’est parce qu’il concentre plusieurs symboles.
D’abord, le trèfle est associé à l’argent dans les jeux de cartes et le tarot. Ensuite, il évoque le trèfle à quatre feuilles, donc l’idée d’opportunité. Il fait aussi référence aux quatre Périgords, comme si chaque feuille représentait une partie du territoire. Enfin, dans le Périgord vert, le trèfle renvoie aussi à l’abondance, à la nourriture des troupeaux, à quelque chose de fertile et de vivant.
Il y avait aussi une continuité avec une ancienne expérience de SEL C’était un détail technique, mais il a facilité certaines choses au démarrage.
Peux-tu décrire ta monnaie ?
La première chose à dire, c’est que le Trèfle est une monnaie locale sans billet. Il n’y a jamais eu de version papier. Au départ, c’était un choix contraint : nous avons lancé la monnaie avec un budget dérisoire, 200 à 300 euros seulement. Faire imprimer des billets était impossible. Nous avons donc pris le parti d’une monnaie entièrement numérique.
Mais ce qui n’était au début qu’une contrainte est devenu une véritable identité. Le Trèfle est une monnaie locale 100 % numérique, 100 % développée localement, reposant sur des logiciels libres, avec une très faible consommation énergétique. Son infrastructure tourne sur des outils extrêmement sobres, bien loin des solutions technologiques lourdes et coûteuses.
C’est aussi une monnaie pensée pour être transparente, contrôlable et reproductible. L’idée n’est pas seulement d’avoir un outil de paiement, mais de proposer un modèle technique cohérent avec les valeurs d’une monnaie citoyenne.
Comment fonctionne ta monnaie locale et qui peut l’utiliser ?
Le Trèfle fonctionne de deux façons. La première, très originale, passe par le SMS. C’est la porte d’entrée la plus simple, notamment pour les particuliers. On peut payer avec un simple téléphone, y compris un téléphone à clapet. Il suffit d’envoyer un message du type montant / numéro du commerçant. Par exemple : 5,34/72. Il est même possible d’ajouter un commentaire.
La seconde solution repose sur une messagerie instantanée, plus adaptée aux professionnels. Elle peut être utilisée sur ordinateur, tablette ou smartphone, sans être liée au numéro de téléphone personnel du patron. Cela permet par exemple à un salarié en caisse d’effectuer des transactions simplement.
Le Trèfle peut être utilisé par les particuliers, les professionnels, les producteurs, les associations. Pour créditer son compte, il suffit d’effectuer un virement bancaire vers le fonds de garantie, logé à la Nef. Les transactions, elles, sont gratuites. Il n’y a aucun coût par transaction, ce qui distingue fortement le Trèfle des solutions bancaires classiques.
Quelle est l’implantation géographique de ta monnaie locale ?
Le Trèfle est déployé à l’échelle du département de la Dordogne. Mais dans les faits, il se développe surtout en zone rurale. Nous avons essayé de nous implanter en ville, notamment à Périgueux, mais cela reste plus compliqué.
En milieu rural, en revanche, la monnaie trouve davantage sa place. Le moteur, ce sont souvent des épiceries locales, des marchés, des producteurs qui jouent le jeu. Une figure a d’ailleurs joué un rôle crucial dans la relance du Trèfle après le Covid : notre trésorière, agricultrice, très présente sur les marchés. Son travail de terrain, au contact direct des habitants, a été décisif pour recréer du lien social et de la confiance.
Aujourd’hui, le Trèfle compte environ 150 à 200 adhérents, près de 200 comptes, dont 150 actifs.
Quels sont les projets passés, en cours et à venir ?
Le grand projet passé, c’est d’avoir prouvé qu’une monnaie locale pouvait fonctionner durablement, depuis 2016, avec très peu de moyens et sans perdre en fiabilité.
Le grand projet en cours, c’est de pousser encore plus loin la résilience technique du système. Nous avons développé une logique de réseau décentralisé à base de Raspberry Pi, de petits ordinateurs disséminés sur le territoire. L’idée est simple : si un élément tombe, le système se reconfigure automatiquement. À terme, nous voulons renforcer la synchronisation entre ces machines et multiplier les points d’entrée, notamment via plusieurs opérateurs téléphoniques.
À venir, il y a aussi la mise en réseau d’autres monnaies locales. Le logiciel a été pensé pour être copiable, répliqué et adapté ailleurs. Plutôt qu’une très grosse monnaie, Jean-Paul Quentin imagine un ensemble de petites monnaies interconnectées, chacune restant à taille humaine.
Quels défis et perspectives pour le trefle ?
Le principal défi reste la relation avec les collectivités locales. Le Trèfle n’a bénéficié d’aucun soutien public, malgré plusieurs tentatives. Cela freine son développement, mais cette indépendance a aussi une vertu : elle protège le projet contre une récupération institutionnelle qui risquerait d’en dénaturer l’esprit.
Autre défi : faire comprendre qu’une monnaie locale ne doit pas seulement être un symbole, mais un véritable outil de maîtrise économique locale, de résilience et de contrôle citoyen. Pour Jean-Paul Quentin, la question centrale est là : à quoi sert réellement une monnaie locale ?
Enfin, le Trèfle porte une réflexion de fond sur les limites réglementaires, notamment le plafond de 100 000 euros du fonds de garantie, qui invite selon lui à penser des monnaies locales plus petites, mais reliées entre elles.
As-tu un message à partager ?
Oui : il faut rouvrir les grandes questions de fond. Une monnaie locale n’a de sens que si elle aide un territoire à reprendre la main sur son économie. Il faut parler de monnaie citoyenne, de garantie, de transparence, de numérique citoyen.
C’est tout l’enjeu des prochaines Rencontres Nationales des Monnaies Locales, organisées les 8, 9 et 10 mai à Montignac, en Dordogne. Tous les participants y auront un compte Trèfle, pour expérimenter concrètement cette monnaie. L’objectif n’est pas seulement d’échanger des idées, mais de remettre au centre une ambition simple et forte : redonner aux habitants un pouvoir réel sur leurs outils économiques.
